- Oui.
Hébétée, je plongeai dans ses iris. Il me fixait sans l'ombre d'un regret. Ses pupilles étaient deux topazes dures, claires et abyssales, et j'eus l'impression que je pourrais m'enfoncer à l'infini dans leur insondable tréfonds sans pour autant y déceler un indice qui contredît le petit "oui" qu'il venait de proférer.
- Ça change tout.
Le calme et la maîtrise de ma voix me décontenancèrent. Sans doute étais-je trop ahurie. Je ne saisissais pas. La situation n'avait pas de sens. [...]
Il revient à moi - les reliefs glacés de son visage sans défauts n'étaient effectivement pas de ce monde.
- J'ai trop longtemps laissé l'imposture s'installer. J'en suis désolé.
- Arrête. Ne fais pas ça.
Mes paroles, maintenant, n'étaient plus guère qu'un chuchotis. La compréhension commençait à s'infiltrer en moi, tel un acide dans mes veines. Il me toisa, et ses yeux m'apprirent que ma prière intervenait trop tard. Il l'avait déjà fait. [...]
- Si... c'est ce que tu souhaites, finis-je par murmurer.
Il acquiesça. Mon corps était gourd, paralysé à partir du cou. [...]
- En échange, je vais te faire une promesse. Je te jure que tu ne me reverras plus jamais. Je ne reviendrai pas. Je ne te t'entraînerai plus dans ce genre d'épreuves. Vis ta vie, je ne m'en mêlerai plus. Ce sera comme si je n'avais jamais existé.
Mes genoux tremblaient sans doute car, soudain, les arbres vacillèrent. Le sang battait à mes tempes plus vite que de coutume, son martèlement assourdissant les paroles d'Edward.
- Rassure-toi, enchaîna-t-il, presque tendrement, vous autres humains avez la mémoire courte. Le temps guérit les blessures de ceux qui appartiennent à votre espèce. [...]
J'avais le vertige. Je n'arrivais plus à me concentrer. Je m'efforçais de respirer normalement. Il fallait que je m'accroche, que je m'extirpe de ce cauchemar.
Il y eut un éclair, un souffle inattendu. Mes paupières se soulevèrent d'un coup. Les feuilles d'un petit érable s'agitaient encore dans la brise que son brusque départ avait provoquée. Je l'avais perdu.
Je le suivis d'un pas mal assuré, inconsciente de la vanité de mon geste. Il ne subsistait aucune trace de son passage : nulle empreinte, nul mouvement. Je marchai quand même sans réfléchir. Je n'étais capable de rien d'autre. Il faillait que je bouge. Si je cessais de le chercher, c'en était fini. De l'amour, de la vie, de la raison... fini.
J'avançai, j'avançai encore, j'avançai toujours. Les heures défilées qui ne semblaient que des secondes.
Peut-être le temps s'était-il arrêté parce que, aussi loin que je m'y enfonce, la forêt était immuable.
L'idée me traversa, inquiétante, que je tournais en rond, un tout petit rond ; je n'en continuais pas moins.
Je trébuchai souvent. Au fur et à mesure que l'obscurité s'installait, je tombai beaucoup aussi.
Je finis par me prendre les pieds dans quelque chose - je ne vis pas de quoi il s'agissait dans le noir - et, cette fois, je ne me relevai pas. Je roulais sur le flanc de façon à pouvoir respirer et me mis en chien de fusil, à même les fougères humides. Ainsi allongée, j'eus l'impression qu'il s'était écoulé bien plus de temps que je ne l'avais estimé. Je ne me rappelais plus depuis combien d'heures le soleil s'était couché. Les nuits étaient-elles donc toujours aussi sombres ici ? Une règle existait sûrement, qui édictait qu'un peu de la lueur lunaire perçât à travers les nuages et les crevées de la ramure jusqu'au sol. Pas aujourd'hui cependant. Aujourd'hui le ciel était couleur d'encre. Il n'y avait peut être pas de lune ; il y avait peut-être une éclipse ; ou alors, c'était la nouvelle lune. La nouvelle lune. Je grelottais, bien que je n'eusse pas froid.
Je passai de long moments dans les ténèbres avant d'entendre des cris. On me hélait. Les appels avaient beau être sourds, étouffés par la végétation mouillé qui m'entourait, c'était bien mon prénom qui résonnait.
Je n'identifiai pas la voix. Je faillis me manifester, mais j'étais dans un état second et, le temps que j'arrive à la conclusion qu'il me fallait répondre, il était trop tard - les cris avaient cessé.
Plus tard la pluie me réveilla. Je ne crois pas m'être vraiment endormie, j'étais juste perdue dans une torpeur ahurie et je m'accrochais comme une naufragée à l'engourdissement qui m'empêchait de comprendre ce que je refusais de comprendre . [...]
C'est alors que je perçus de nouveaux appels. Ils étaient plus loin, à présent. Parfois il semblait que plusieurs personnes hurlaient mon nom en même temps. J'essayais de respirer profondément. L'idée m'effleura qu'il aurait été bien que je signale ma présence, sauf que j'étais quasiment sûre d'être inaudible. L'énergie me manquait. [...]
Il ne cessait de pleuvoir, une flaque se formait au niveau de ma joue. J'étais entrain de rassembler mon courage pour tourner la tête lorsque je distinguai de la lumière. D'abord rien qu'une lueur faiblarde qui se réfléchissait sur le feuillage des buissons ; elle grossit, de plus en plus vive, formant un vaste cône brillant qui différait du mince faisceau que crée une lampe de poche.
Cette marée lumineuse franchit les derniers bosquets, et j'identifiai une lanterne à propane.
Rien d'autre car sa violente clarté m'aveuglait.
Scène de la rupture Page 81-86
